Jacob Jordaens compte parmi les grands peintres flamands du XVIIe siècle. Avec Les Quatre Évangélistes, il signe un tableau majeur du baroque d’Anvers.
Qui est Jacob Jordaens, le peintre baroque flamand ?
On ne peut parler de Jacob Jordaens sans parler d’Anvers.
La vie et la formation de Jacob Jordaens à Anvers
Né à Anvers en 1593, Jacob Jordaens grandit dans une ville qui constitue alors l’un des grands foyers artistiques d’Europe.
Dès le XVIe siècle, la prospérité économique du port international d’Anvers attire de riches commerçants et mécènes. La ville est aussi un centre financier puissant ; la première bourse de marchandises au monde y est créée en 1531.

Antverpia Mercatorum Emporium -détail – Musée Plantin-Moretus collection
Jacob Jordaens se forme auprès du peintre Adam van Noort, puis est reçu en 1615 dans la Guilde de Saint-Luc d’Anvers, corporation réglementée et prestigieuse de peintres, graveurs, sculpteurs et imprimeurs.
Il épouse Anna Catharina van Noort, fille de son mentor, et cette proximité familiale renforce ses liens avec le milieu artistique anversois.

Le Portrait de l’artiste avec sa famille est une œuvre de jeunesse de Jordaens. Sa datation a pu être établie grâce à la connaissance de l’âge des membres de la famille. On y voit son père, sa mère, l’artiste lui-même avec un chapeau noir et un luth à la main, entouré de ses sept frères et sœurs.

Fonds Generet – Fondation roi Baudouin
Jordaens reste actif dans sa ville natale d’Anvers et y développe un atelier important. Sa carrière est nourrie par des commandes religieuses, des scènes mythologiques, des portraits et des représentations de la vie quotidienne.
Son style évoluera progressivement vers une peinture monumentale, expressive et très incarnée.
Jacob Jordaens, un contemporain de Rubens et de Van Dyck
Jacob Jordaens (1593-1678) a côtoyé Pierre Paul Rubens (1577-1640) et Antoine van Dyck (1599-1641), figures majeures de la peinture flamande. Tous trois sont liés au dynamisme artistique d’Anvers, mais leurs parcours diffèrent.
Jordaens reste attaché à sa ville natale, alors que Rubens et Van Dyck développent des carrières internationales.
Rubens sera très actif en Europe. On le retrouve successivement en Italie où il étudie les œuvres de la Renaissance, en Autriche où il est peintre pour la Cour, en France où la reine Marie de Médicis lui commande deux grands cycles allégoriques célébrant sa vie et celle de son défunt mari, le roi Henri IV, pour décorer la Galerie Médicis du Palais du Luxembourg à Paris… et également auprès des Cours d’Espagne et d’Angleterre pour des missions diplomatiques.

Jordaens fut fortement influencé par Pierre Paul Rubens, qui l’employa pour reproduire de petites esquisses en grand format. C’était avant que Jordaens ne dirige son propre atelier.

Jacob Jordaens – Prométhée enchaîné – vers 1640
L’œuvre Prométhée enchaîné de Jordaens est une variation sur un thème que Rubens avait abordé au début de sa carrière.
En revanche l’art de Van Dyck est bien plus éloigné de celui de Jordaens.
Van Dyck fut davantage réputé pour ses portraits raffinés. Il voyage en Italie en 1621 et y reste plusieurs années. Il se nourrit alors de Titien et de la tradition vénitienne, notamment pour le portrait.

Peintre et graveur, Van Dyck sera le principal peintre de cour en Angleterre, notamment réputé pour les portraits qu’il réalise du roi Charles Ier d’Angleterre, de sa famille et de la cour, peints avec une élégance décontractée.
Les Quatre Évangélistes de Jordaens : présentation et analyse du tableau
Peinte vers 1625-1630, l’œuvre, conservée au musée du Louvre à Paris, présente les quatre auteurs des Évangiles dans une scène religieuse.

Qui sont les quatre évangélistes représentés par Jordaens ?
Les quatre évangélistes sont Matthieu, Marc, Luc et Jean, auteurs traditionnellement associés aux quatre évangiles de la Bible chrétienne.
Dans le nouveau Testament, ces écrits racontent la vie, l’enseignement, la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth, appelé par les chrétiens Jésus-Christ.
L’iconographie chrétienne associe chacun des quatre évangélistes à un symbole :
Matthieu est lié à l’homme ailé (ou l’ange), car son évangile commence par la généalogie humaine de Jésus. Marc est lié au lion, en référence à la puissance et la royauté du Christ. Luc est lié au taureau (ou bœuf), animal de sacrifice. Enfin, Jean est symbolisé par l’aigle, car son prologue prône l’élévation spirituelle.

Sur le parchemin de la BNF, les quatre évangélistes sont représentés assis, avec encrier, plume et parchemin en mains, prêts à retranscrire ce que leurs symboles, représentés au-dessus d’eux, s’apprêtent à leur délivrer.
Leur rassemblement rappelle leur rôle de témoins de la foi chrétienne. Aucune mention d’auteur n’apparaît dans les quatre textes à l’époque de leur rédaction. Les évangiles canoniques sont attribués un siècle plus tard à Matthieu, Marc, Luc et Jean, des apôtres de Jésus ou des proches de ses disciples.
Composition, personnages, lumière et couleurs : comment lire l’œuvre
Chez Jordaens, les évangélistes ne sont pas traités comme des figures lointaines ou idéalisées. Le peintre leur donne une présence physique forte, contemporaine, conformément à son goût pour les corps volumineux, les expressions vivantes et les gestes expressifs.

Pour lire Les Quatre Évangélistes, il faut d’abord observer le regroupement des figures. L’artiste construit une scène dense, où les personnages occupent largement l’espace et attirent immédiatement le regard.
La lumière contribue à modeler les visages et les volumes, tandis que les zones plus sombres donnent de la profondeur à l’ensemble.
J’ai d’ailleurs réalisé une variation du tableau de Jordaens Les Quatre Évangélistes, centrée sur les visages, que j’ai nommé Quatre Sages.
Chez Jordaens, les regards et les gestes des quatre évangélistes orientent le parcours visuel du spectateur vers les livres.

Les livres incarnent la parole évangélique mise par écrit et sa transmission. En guidant notre regard vers les pages, Jordaens souligne ainsi le rôle des évangélistes comme lecteurs, auteurs et transmetteurs du message chrétien.
Les corps, les gestes et les étoffes créent un mouvement qui empêche la composition de paraître statique.
Côté couleurs, les tons chauds sont présents notamment dans le drapé à gauche du tableau et sur le rideau : on y trouve du rouge avec des nuances orangées et cuivrées. Ces couleurs contribuent à donner à la scène une atmosphère riche et chaleureuse.

Au fond de la scène, on observe un élément assez surprenant : le rideau contemporain à franges. Il fonctionne d’abord comme un élément de décor, créant une texture qui ferme l’arrière-plan. Mais son aspect évoque davantage un décor domestique ou théâtral qu’un cadre biblique. Ce détail crée ainsi un décalage anachronique : Jordaens représente un épisode religieux ancien tout en introduisant dans l’arrière-plan un élément de l’environnement quotidien du XVIIe siècle.
Le style baroque flamand dans Les Quatre Évangélistes
Les Quatre Évangélistes illustre plusieurs traits du baroque flamand : monumentalité, mouvement, contrastes et intensité expressive.
Fort de son sens de l’observation humaine, Jordaens privilégie une représentation qui donne aux figures sacrées une présence immédiate. Les corps robustes des personnages et leur expressivité sont soulignés par des effets de lumière ; les draperies abondantes contribuent à la richesse visuelle.
L’artiste s’inscrit ainsi dans une culture baroque qui cherche à toucher le spectateur avec émotion.
Jordaens et la religion
La peinture religieuse de Jordaens témoigne de l’importance des sujets bibliques dans l’art flamand du XVIIe siècle.


L’artiste représente les épisodes et les personnages de la Bible avec une grande proximité humaine.
Voyez le personnage en haut à droite : ne reconnaissez-vous pas le Matthieu de Jordaens dans son tableau les Quatre Évangélistes ?
Les figures sacrées prennent des attitudes naturelles, leurs visages sont expressifs et leurs corps occupent pleinement l’espace.
Loin d’une représentation distante et idéalisée du monde religieux, il donne souvent à ses scènes une dimension vivante, théâtrale et presque quotidienne.
Marquée par la domination espagnole, Anvers est au XVIIe siècle un important foyer du catholicisme. Vers la fin de sa vie, Jordaens se convertit au protestantisme, mais continue d’accepter des commandes pour la décoration d’églises catholiques.
Jacob Jordaens : style et principales œuvres
L’œuvre de Jordaens ne se limite pas aux sujets religieux. Peintre polyvalent, il explore la mythologie, les fêtes et les scènes familiales, avec un goût constant pour l’énergie collective.
Le Roi boit de Jordaens : une scène populaire entre fête et satire
Parmi les tableaux les plus célèbres de Jacob Jordaens figure Le Roi boit, dont il réalise plusieurs versions. La scène représente une fête de l’Épiphanie, traditionnellement célébrée le 6 janvier. Selon la coutume, un convive devient le « roi » après avoir trouvé la fève dans une pâtisserie.
La fête de l’Épiphanie
La fête de l’Épiphanie est l’occasion de réels débordements dans les provinces flamandes.

Jacob Jordaens – Le Roi boit – version du musée du Louvre, Paris – 1638-40
Jordaens représente ce rituel en de vastes scènes de groupes, pleines de nourriture, de boissons, de gestes et de visages expressifs. C’est la profusion portée à son paroxysme. Le goût de la boisson et la générosité charnelle des femmes flamandes participent à cette atmosphère. Les militaires espagnols en garnison à Anvers au XVIIe siècle étaient d’ailleurs mis en garde contre ces vices dans de petits livrets qui leur étaient diffusés.

Parmi ses versions de la scène Le Roi boit, celle conservée aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, à Bruxelles, est la plus truculente.
La scène animée qui s’offre à nos yeux est parfaitement folle !
La composition du tableau est structurée autour de la table, avec les gaufres et la pâte feuilletée. Mais le regard du spectateur est vite emporté en tourbillon autour de la table centrale.
La trivialité est omniprésente ! C’est une véritable scène de bamboche et d’excès. On boit, on mange, on chante, on braille sans retenue, on vomit, tandis qu’un enfant se fait torcher.
Les esprits s’échauffent autour de la figure du roi, auquel Jordaens donne les traits de son vieux maître, le peintre Adam van Noort.

Jacob Jordaens – portrait d’Adam van Noort – vers 1640 – détail d’une photographie noir et blanc du tableau, aujourd’hui détruit.
La satire
Derrière les célébrations de l’Épiphanie se joue une signification plus profonde : une réflexion sur le sens de l’excès. Jordaens nous donne à voir les excès de la table et du comportement humain, volontairement accentués. L’abondance donne au tableau une dimension à la fois joyeuse et satirique.
Enfin, la version conservée à Vienne est le tableau de plus grandes dimensions : H. 242 × L. 300 cm. Un cartouche dans le haut du tableau contient le texte moralisateur « NIL SIMILIVS INSANO / QVAM EBRIVS », ce qui ne signifie « rien ne ressemble plus à un fou qu’un ivrogne ».

Jordaens et la peinture des scènes mythologiques
Comme Rubens, Jordaens a puisé dans l’Antiquité.
Tout comme Rubens, sa peinture de scènes mythologiques est dynamique, sensuelle et théâtrale ; ses figures sont robustes et expressives.

Dans le tableau Pan puni par les nymphes (anciennement nommé Marsyas châtié par les Muses), Jordaens propose une scène mythologique est pleine d’humour dans une composition animée et colorée.
Le Rijksmuseum d’Amsterdam explique : Pan, le dieu grec des bois aux sabots de bouc, est puni par les nymphes car, malgré leurs efforts pour lui apprendre à danser, il est toujours incapable de le faire. Elles lui ont lié les mains dans le dos et lui coupent la barbe. Apollon, dieu des arts, se tient au-dessus des autres et supervise le châtiment.

Dans L’Éducation de Jupiter, Jordaensne représente pas Jupiter comme le grand dieu de l’Olympe, mais comme un enfant en train de recevoir son éducation. Le jeune Jupiter apparaît nu, tenant une lyre. L’enfant est un futur dieu auquel on transmet une culture et des savoirs.
En dépit de leur nudité, les habitants de l’Olympe qui l’entourent semblent tout droit sortis de la vie quotidienne, univers cher à Jordaens.
Conclusion : pourquoi Les Quatre Évangélistes illustrent le style de Jacob Jordaens
L’œuvre Les Quatre Évangélistes illustre bien l’art de Jacob Jordaens : une peinture expressive et profondément humaine.
Qu’il s’agisse de sujets religieux, mythologiques ou populaires, Jordaens se distingue par des compositions animées par la lumière, le mouvement, des corps robustes et des expressions fortes. Au sein du baroque flamand, on retiendra de Jordaens son goût particulier pour l’énergie collective et des scènes proches de la vie quotidienne du XVIIe siècle.


