Les Préraphaélites : quand l’art britannique devient poème visuel

Portrait de Dante Gabriel Rossetti à l'âge de 22 ans par William Hunt

Lorsqu’un client m’a commandé un tableau variation de l’œuvre Lady Godiva de John Collier, peintre britannique du XIXe siècle, je me suis demandé : « préraphaélite, qu’est-ce que c’est ? »

Le présent article explore ce courant artistique.

Naissance d’un mouvement en rupture avec son époque

La fondation de la confrérie Préraphaélite en 1848

En 1848, dans une Angleterre marquée par les bouleversements industriels et sociaux, un petit groupe de jeunes artistes décide de rompre avec les conventions artistiques dominantes.

Leur ambition est de revenir à une forme de sincérité artistique qu’ils estiment perdue depuis la Renaissance. Et plus précisément depuis l’influence de Raphaël.

C’est ainsi que Dante Gabriel Rossetti, John Everett Millais et William Holman Hunt et quelques autres fondent la Pre-Raphaelite Brotherhood. La confrérie préraphaélite ne se limite pas à un simple regroupement d’artistes. Elle fonctionne presque comme une société secrète, avec ses initiales PRB inscrites sur les tableaux. Leur idéal partagé est de transformer la peinture de leur temps. Ils cherchent à rendre à l’art une dimension spirituelle, narrative et authentique.

Un rejet des codes académiques hérités de la Renaissance

À l’époque victorienne, l’enseignement artistique est dominé par les règles des académies. Les artistes doivent suivre des canons précis : compositions idéalisées, sujets nobles, historiques ou religieux, et hiérarchie des genres.

Les Préraphaélites rejettent ces conventions qu’ils jugent artificielles et figées. Ils critiquent l’influence de Raphaël et de ses successeurs, accusés d’avoir introduit une forme de perfection froide et académique dans l’art. Par exemple dans La Transfiguration, ils critiquent l’oubli du modèle de la nature.

Raphaël – La Transfiguration / La Madone Ansidei / La Vierge aux œillets
Raphaël – La Transfiguration – 1518-1520
Raphaël – La Madone Ansidei – 1505 – The National Gallery, London
Raphaël – La Vierge aux œillets, 1506-1507 – The National Gallery, Londres

À l’inverse, les Préraphaélites prônent un retour à l’observation directe de la nature, à la précision du détail. Plutôt que de glorifier les grandes scènes historiques ou mythologiques, les artistes privilégient des thèmes plus intimes, souvent inspirés de la littérature.

Un imaginaire du mythe revisité

Les Préraphaélites souhaitent raconter des histoires, susciter l’émotion et inviter le spectateur à une lecture attentive de l’image, spirituelle et poétique. En résumé : Préraphaélite = poème visuel.

Les contes merveilleux du Moyen Âge comme source d’inspiration

L’une des caractéristiques majeures du mouvement préraphaélite est sa fascination pour le Moyen Âge.

À une époque où l’industrialisation transforme profondément les paysages et les modes de vie, les artistes se tournent vers les légendes du roi Arthur.

Les textes médiévaux et récits chevaleresques nourrissent leur imaginaire. Les figures de de dames ou d’héroïnes tragiques deviennent des motifs récurrents dans leurs tableaux.

La légende de Lady Godiva

Cette anglo-saxonne du XIe siècle était la belle épouse du comte Léofric de Mercie, seigneur de Coventry. Selon la légende, Lady Godiva aurait traversé les rues de Coventry à cheval, entièrement nue. Il s’agissait de convaincre son époux de diminuer les impôts qu’il prélevait sur ses habitants. Elle était seulement vêtue de ses longs cheveux.

John Collier - Lady Godiva – Herbert Art Gallery and Museum, Coventry
John Collier – Lady Godiva – 1898 – Herbert Art Gallery and Museum, Coventry

Pour les Préraphaélites, l’ambition de retrouver une forme de pureté et de sincérité dans la représentation était un idéal. L’artiste John Collier a recréé des décors crédibles, des costumes détaillés et une atmosphère immersive, donnant vie à un univers à la fois historique et onirique.

Une vision contemporaine du mythe et de la légende

Cependant, les Préraphaélites ne se contentent pas de reproduire fidèlement le passé. Ils réinterprètent les mythes et les légendes à travers une sensibilité résolument moderne.

Leurs œuvres abordent des thèmes universels tels que l’amour, la mort ou la trahison. Leurs héroïnes sont souvent représentées comme des êtres puissants, mystérieux et vulnérables à la fois.

Les figures féminines occupent en effet une place centrale dans cette vision.

Le personnage d’Ophélie, symbole de beauté tragique

Ophélie est un personnage central de la tragédie Hamlet, écrite par William Shakespeare au début du XVIIe siècle. Après la mort de son père – tué accidentellement par Hamlet -, Ophélie sombre dans une profonde détresse mentale. La mort d’Ophélie est l’un des moments les plus célèbres de la littérature : elle tombe dans une rivière et se noie. Accident ou suicide ?

John Everett Millais livre sa version d’une Ophélie engloutie par son environnement, prise dans une transe mélancolique. Temps suspendu entre beauté et tragédie imminente.

John Everett Millais – Ophelia - Tate Gallery, Londres
John Everett Millais – Ophelia – 1851-1852 – Tate Gallery, Londres

Ophelia de Millais : esthétique symbolique et narrative

Les poèmes visuels Préraphaélites sont de véritables récits imagés, chargés de symboles et d’émotions. Chaque détail contribue au sentiment d’étrangeté.

Millais peint plantes et fleurs comme un botaniste, avec une précision presque scientifique.

Le paysage est une un rivière bordée d’une végétation dense, avec des herbes envahissantes. La symbolique est une nature indifférente à la mort humaine

John Everett Millais – Ophelia - détails
John Everett Millais – Ophelia – 1851-1852 – détails

Chaque fleur autour d’Ophélie a une signification, souvent liée à la mort, l’amour ou la folie. Citons les coquelicots pour la mort, les pensées pour l’amour non partagé, les roses pour l’amour et la beauté (souvent associées à Ophélie elle-même). Enfin, le myosotis -ne m’oubliez pas- pour le souvenir éternel.

Les Préraphaélites : quelques peintres emblématiques

John Everett Millais

Nous venons d’évoquer John Everett Millais avec sa toile Ophelia, l’une des œuvres les plus célèbres du mouvement Préraphaélite.

Autoportrait de John Everett Millais – Palais des Offices, Florence
Autoportrait de John Everett Millais – 1881 – Palais des Offices, Florence

Membre fondateur de la confrérie, Millais est reconnu pour sa virtuosité technique et sa capacité à représenter la nature avec une précision exceptionnelle.

La « vérité de la nature » était une exigence de la Confrérie des Préraphaélites.

John Everett Millais – John Ruskin – © Ashmolean Museum
John Everett Millais – John Ruskin – 1853-1854
© Ashmolean Museum, Université d’Oxford

Millais réalise le portrait en pied du critique d’art John Ruskin en plein air, en Ecosse, près d’une chute d’eau. L’expérience fut semée d’embûches : la pluie était fréquente et les moucherons très présents. Millais travailla lentement, et acheva le portrait en atelier, à contrecœur, étant tombé amoureux d’Effie, l’épouse de Ruskin.

Fin 1853, Millais est élu à la Royal Academy de Londres. Cette reconnaissance individuelle pour l’artiste est vécue comme une trahison pour les Préraphaélites. Rossetti en tête, qui prônait un art en opposition aux conventions des institutions.

Dante Gabriel Rossetti

La poésie est au cœur de la démarche des Préraphaélites, à l’image du peintre Dante Gabriel Rossetti, également écrivain. Fort de cette double compétence, il incarne l’idéal d’un art total, mêlant image et texte.

L’artiste, né Gabriel Rossetti, a d’ailleurs placé lui-même le prénom de Dante dans son patronyme en hommage à Dante Alighieri dont il traduisait les textes de l’italien à l’anglais, et qu’il appréciait pour son écriture d’une grande richesse poétique et symbolique.

Portrait de Dante Gabriel Rossetti à l'âge de 22 ans par William Hunt
Portrait de Dante Gabriel Rossetti à l’âge de 22 ans par William Holman Hunt – 1853 – Museum and Art Gallery, Birmingham

Les œuvres de Rossetti fonctionnent comme des poèmes visuels.

Le spectateur est invité à contempler, mais aussi à interpréter.

L’artiste déploie une forte dimension symbolique et une attention particulière à la figure féminine. Ses modèles, souvent reconnaissables à leurs traits délicats et à leurs chevelures abondantes, deviennent de véritables icônes.

Dante Gabriel Rossetti – La Bien-aimée (The bride) - Tate Gallery, Londres
Dante Gabriel Rossetti – La Bien-aimée (The bride) – 1865 – Tate Gallery, Londres

Les Préraphaélites ont imprimé un certain stéréotype de la femme fatale, rousse, diaphane, cultivant le mystère. Les représentations féminines de Rossetti ont contribué à redéfinir l’idéal de beauté victorienne.

Étude d’œuvre : Beata Beatrix de Dante Gabriel Rossetti

Le tableau le plus célèbre de Dante Gabriel Rossetti est Beata Beatrix. C’est l’hommage du peintre à sa défunte épouse et muse Elizabeth Siddal dite Lizzie.

Dante Gabriel Rossetti - Beata Beatrix – Tate Britain, Londres
Dante Gabriel Rossetti – Beata Beatrix – 1872 – Tate Britain, Londres

Beata Beatrix est Béatrice, la femme idéalisée par Dante Alighieri dans La Vita Nuova et La Divine Comédie. Le poète raconte son amour pour elle jusqu’à sa mort prématurée, puis comment, au paradis, elle le guide dans son chemin spirituel et devient un symbole du divin.

Rossetti montre le dernier soupir extatique de Béatrice, en transe.

Il la représente sous les traits de sa propre épouse défunte.

Dante Gabriel Rossetti - Beata Beatrix - Détails
Dante Gabriel Rossetti – Beata Beatrix – 1872
Détails : figure de l’Amour, colombe à l’auréole, fantôme de Dante et cadran solaire

Que de symboles !

Une colombe rouge auréolée, messagère d’amour et de mort, apporte à Béatrice un pavot blanc – le repos éternel – allusion au laudanum qui causa la mort de Lizzie à 32 ans. À l’arrière-plan, le fantôme de Dante regarde la figure de l’Amour, drapée de rouge. Le cadran solaire, quant à lui, indiquerait l’heure et le jour de la mort de la belle.

Edward Burne-Jones

Edward Burne-Jones rencontre Rossetti en 1856. Ils partagent le goût des légendes arthuriennes. Burne-Jones développe un style plus onirique et décoratif, marqué par une forte dimension mythologique.

Ses œuvres plongent le spectateur dans un univers hors du temps, peuplé de figures idéalisées et de scènes inspirées de légendes anciennes.

Edward Burne-Jones – L’Amour parmi les ruines - Wightwick Manor
Edward Burne-Jones – L’Amour parmi les ruines – 1894 – Wightwick Manor, UK

Étude d’œuvre : La Roue de la fortune d’Edward Burne Jones

L’œuvre, visible au musée d’Orsay, à Paris, illustre à merveille l’approche stylisée et symbolique d’Edward Burne Jones.

Le tableau fut d’abord exposé à Londres en 1883 et immédiatement reconnu comme une œuvre capitale du mouvement Préraphaélite.

Edward Burne-Jones - La Roue de la Fortune - musée d’Orsay, Paris
Edward Burne-Jones – La Roue de la Fortune – entre 1875 et 1883 – musée d’Orsay, Paris

La Roue de la Fortune illustre le goût d’Edward Burne-Jones pour les mythes classiques et les légendes, où se mêlent sensualité et sentiment d’inquiétude.

La roue occupe tout le plan central du tableau, de haut en bas. La géante et implacable déesse Fortune actionne la roue d’une main, les yeux clos. Elle est l’allégorie du destin, aveugle, par lequel les hommes se font broyer.

La figure féminine, Fortune, se réfère à Botticelli par sa une toge antique et son drapé dont le plissé est d’un dessin admirable. Les nus masculins sont une citation des esclaves de Michel-Ange. Pour Burne-Jones, ces références à la Renaissance, aux contemporains de Raphaël, étaient-elles une manière de se détacher du vœu des Préraphaélites ?

Botticelli - La force, Le Printemps (détail) / Michel ange - les Esclaves
Botticelli – La force – 1470 / Botticelli – Le Printemps (détail) – 1480-1482
Michel ange – Esclave mourant et Esclave rebelle – 1513-1515

La symbolique de la roue est amère : l’homme est condamné aux caprices du destin, nul ne peut s’y soustraire. Cette fatalité sans espoir fut bien résumée par l’artiste lui-même :

« Ma roue de la Fortune est une image vraie ; elle vient nous chercher chacun à notre tour, puis elle nous écrase », a écrit Burne-Jones.

Sandrine Delenne – Art-sd a réalisé une variation de la Roue de la Fortune qui évoque davantage la destinée que l’ombre de la mort…

Conclusion : les Préraphaélites, prolongements et influences

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, le mouvement préraphaélite, né en Angleterre, cherche à rendre à l’art une dimension narrative, en accordant une attention minutieuse aux détails de la nature.

Inspirés par les textes médiévaux, ses artistes privilégient des scènes riches en symboles. Les figures féminines y occupent une place centrale. Elles incarnent à la fois beauté et tragédie imminente dans de véritables poèmes visuels.

Si la démarche des Préraphaélites a annoncé le symbolisme, leur influence ne s’arrête pas à la peinture. Leur vision artistique a profondément marqué d’autres domaines : la photographie, la littérature, le cinéma.

Dans le drame Melancholia réalisé par Lars von Trier et sorti en 2011, la scène de prologue reprend la thématique d’une femme allongée dans un paysage qui l’absorbe.

On y voit Justine flotter dans une rivière, en robe de mariée, presque figée. Même posture, même lenteur, même fusion entre le corps et la nature que dans l’œuvre Ophelia de John Everett Millais.

Image extraite du film Melancholia de Lars von Trier
Image extraite du film Melancholia de Lars von Trier – 2011

Les Préraphaélites ont exercé une influence durable sur la culture visuelle et littéraire. L’univers de la fantasy contemporaine, porté par J. R. R. Tolkien à travers des œuvres comme Le Seigneur des Anneaux, réinterprète les mythes médiévaux. Il produit une richesse narrative et une symbolique nouvelle.

En conjuguant héritage du passé et sensibilité moderne, réalisme et onirisme, les Préraphaélites ont renouvelé la conception de l’art, le transformant en poésie visuelle.

Sandrine Delenne, Art-sd - ma photo

Témoignage

J’ai découvert l’univers Préraphaélite lorsqu’un client m’a commandé une variation du tableau « Lady Godiva » de John Collier. J’y ai pris goût !

Si bien que j’ai enchaîné en produisant un autre tableau, variation de « La Roue de la Fortune » d’Edward Burne-Jones. Mon plus grand format à ce stade.

Raconter une histoire avec des pinceaux, construire un univers, c’est très stimulant !